L'Espagne frise la crise électrique
Canicule La demande franchit des records. La production bat de l'aile.
Le Temps, no. 2286
Economie, vendredi 24 juin 2005
François Musseau, Madrid
«Le secteur électrique espagnol est au bord de l'effondrement.»
C'est le quotidien économique Cinco Dias qui tirait mercredi la sonnette
d'alarme sur ce qu'un éditorialiste a décrit comme une «bombe
à retardement qui ne demande qu'à exploser». Le sujet est
assez sérieux pour que le gouvernement Zapatero en fasse une «question
prioritaire», qui va «obliger à des réductions et
à des sacrifices collectifs». Cet alarmisme s'appuie sur des données
objectives: mardi, la demande d'électricité a battu un nouveau
record, avec 37 460 MW. Un record qui a été aussitôt dépassé
mercredi: 37 870 MW.
La conjoncture est, il est vrai, des plus défavorables. L'Espagne connaît
ces dernières semaines une vague de chaleur aiguë, appelée
à aller crescendo durant tout l'été. En Castille, en Andalousie,
et même en Catalogne, les températures avoisinent les 40 degrés.
La sécheresse serait même la plus forte depuis soixante ans: le
pays ne dispose «que» de 29 659 hm3 d'eau de retenues, contre 39
000 hm3 l'an dernier à la même époque. Conséquence:
la production hydro-électrique est en chute libre. A cela s'ajoute la
faiblesse de la production nucléaire (deux centrales en panne) et éolienne
(400 MW seulement, sur les 9000 MW installés).
La demande étant très élevée - liée, surtout,
aux systèmes d'air conditionné -, la production ne parvient plus
à suivre. Mardi, le Réseau électrique espagnol (REE) a
interrompu, pendant trois heures, l'alimentation à de nombreuses industries
du nord de l'Espagne. Mais ce n'est pas suffisant. Le même jour, le gouvernement
a présenté un «Plan d'efficacité énergétique»
visant à freiner la consommation galopante de 30 à 35% d'ici à
2015. A titre de comparaison, la demande nationale a augmenté de près
de 50% depuis 1996.
L'idée du ministre de l'Industrie, José Montilla, appuyée
par certaines organisations écologistes, est de mettre au plus vite en
place un barème tarifaire qui pénaliserait les foyers dépassant
le plafond fixé. Ces derniers, dont sont exemptés les familles
nombreuses et les milieux sociaux défavorisés, pourraient payer
quatre fois plus cher que ce qu'indiquent les factures d'électricité
actuelles. En outre, des subventions sont prévues pour l'achat d'ampoules
de faible consommation, et d'appareils électro-domestiques moins «gaspilleurs».
Sur pression du patronat (la CEOE), les entreprises ne seraient pas touchées
par ces mesures d'économies.
Si de tels efforts doivent être consentis, souligne-t-on au Ministère
de l'industrie, c'est «en bonne partie la faute des compagnies d'électricité».
Privatisés depuis le milieu des années 90, les deux géants,
Iberdrola et Endesa, sont accusés d'avoir massivement investi à
l'étranger (en Amérique latine surtout) et de ne pas avoir développé
ni modernisé leurs installations. Les intéressés, eux,
estiment que la REE ne leur permet pas de dégager de bénéfices
suffisants.
Quoi qu'il en soit, l'offre énergétique se voit systématiquement
dépassée lorsque la demande monte subitement. Pendant l'hiver
2001, tout comme durant l'été 2004, des millions d'Espagnols avaient
dû subir des coupures d'électricité des jours entiers. D'ici
à septembre, il faut sans doute s'attendre à des périodes
d'interruption plus longues encore.